- DE 9 Transformations
- PFE
LE Nguyen Huy Bao
Transformation de l’îlot Hoa Binh à Da Lat : Entre conservation mémorielle et redynamisation urbaine
2026
Directeur(s) d'étude(s) : Alessandro MOSCA
Enseignants : Alessandro MOSCA, Christine DESERT
La ville de Đà Lạt traverse une crise d’identité sans précédent, prise en étau entre la préservation de son héritage singulier et les dérives d’une métropolisation précipitée. Conçue initialement sur les hauts plateaux du Lang Biang comme une station climatique d'altitude intégrée à une géographie remarquable de collines et de pinèdes, la cité fait face depuis deux décennies à une spéculation foncière effrénée. Les politiques récentes d’aménagement ont trop souvent privilégié une standardisation touristique agressive et une volonté de transformer le centre historique en une vitrine commerciale générique. Cette trajectoire menace de dénaturer le statut fondamental de Đà Lạt en tant que "ville patrimoniale et paysagère", tout en reléguant la mémoire collective des résidents au second plan. Au cœur de cette tension spatiale et politique se trouve l’îlot Hòa Bình, centre névralgique de la mémoire urbaine de la cité. Cet ensemble dense, historiquement structuré autour du marché, du commerce de proximité et des rituels quotidiens, subit aujourd'hui des projets de démolition massive au profit d'infrastructures commerciales déconnectées du tissu social. Ce projet d'architecture et d'urbanisme s'érige en contre-proposition radicale face à cette dynamique de table rase, posant l’acte de conservation et de transformation adaptative comme un instrument de résistance civique, écologique et mémorielle.
L'approche conceptuelle refuse la posture du geste architectural autoritaire et aborde le site sous la métaphore féconde du palimpseste urbain. L’îlot Hòa Bình n’est pas appréhendé comme une surface plane à rentabiliser, mais comme un parchemin sédimenté où de multiples couches temporelles se superposent sans jamais s'annuler tout à fait. La première strate, originelle et indélébile, relève de la structure biogéographique : la topographie tourmentée du plateau, le régime des vents d'altitude, l'hydrologie locale et la végétation endémique forment le socle incontournable de toute intervention. La seconde strate correspond aux traces bâties de la période moderne, caractérisées par un modernisme tropical vernaculaire du milieu du XXe siècle, dont les structures en béton ajouré, les auvents protecteurs et les gabarits adaptés aux fortes pentes constituent un témoignage inestimable d'une architecture climatique contextualisée. Enfin, la troisième strate, vivante et fluide, réside dans les pratiques populaires contemporaines : le marché informel du soir, les sociabilités de trottoir, les cafés belvédères et les parcours piétons spontanés des habitants. Plutôt que de muséifier passivement le quartier ou d'en effacer les rugosités, le projet tisse un dialogue permanent entre ces trois temporalités. La démarche de “transformation” est érigée en principe éthique majeur afin de révéler le genius loci — l'esprit du lieu —, considérant la matière bâtie existante non comme un déchet en sursis, mais comme un réceptacle vivant d'émotions et de récits partagés.
L'épicentre programmatique et architectural de l'intervention réside dans la réhabilitation et la métamorphose de l'ancien théâtre Hòa Bình, aujourd'hui marginalisé et menacé de destruction. Conçu à l'origine comme un repère culturel et géométrique au sommet de la colline marchande, le bâtiment est repensé pour devenir un pôle culturel polyvalent, inclusif et ouvert sur la vie quotidienne. Sa coque caractéristique est consolidée et sublimée, tandis que son organisation intérieure subit une redistribution spatiale flexible. La grande salle de spectacle principale est équipée de gradins modulables et escamotables sous le plancher : cet espace hybride peut accueillir en alternance des représentations théâtrales, des concerts, des projections cinématographiques ou se transformer, lors des journées ordinaires, en une agora civique et une grande salle de lecture publique connectée à une médiathèque. Les façades périphériques, autrefois occupées par un alignement d'échoppes opaques masquant la masse de l’auditorium, sont entièrement restructurées pour former un parcours linéaire de galeries d’exposition dédié aux projets artistiques locaux. L'ancienne enveloppe en maçonnerie pleine s'efface au profit d'une vêture en briques de verre, instaurant une transparence et une porosité visuelle absolues entre l'intérieur et l'extérieur. Cette intervention réactive la vocation première de l'édifice : celle d'un marché ouvert, traversant et caractérisé par une libre circulation des flux. En parallèle, l'infrastructure s'étend en sous-sol, sous l’emprise directe du théâtre, afin d'accueillir un espace d'exposition permanente, des ateliers de création artistique, des salles de répétition musicale ainsi qu'un lieu d’apprentissage et de transmission des savoir-faire artisanaux locaux, assurant ainsi une appropriation collective et intergénérationnelle continue.
En définitive, ce projet affirme avec clarté le rôle politique et humaniste de l'architecte au XXIe siècle. Face aux sirènes du capitalisme financier qui tendent à standardiser les paysages urbains du Sud-Est asiatique, la discipline architecturale doit s'émanciper du simple rôle de formaliste pour embrasser celui de médiateur des patrimoines tangibles et intangibles. En plaçant au premier plan les besoins de la communauté locale, la mémoire des aînés, la vitalité de la jeunesse artistique et la dignité des cultures vernaculaires, le projet fait de l’îlot Hòa Bình un véritable sanctuaire de résistance spatiale face à l’amnésie urbaine. Il trace la voie d'un urbanisme résilient, frugal et poétique, démontrant qu'une ville durable ne tire pas sa grandeur d'une modernité d'importation stérile, mais de sa fidélité à ses racines géographiques, de la bienveillance de ses espaces publics et de la profondeur de sa mémoire collective.









