Le travail du studio s’articule en plusieurs temps qui combinent des séances de critique de projet en groupe, individuel, travaux d’analyse de projets, cours magistraux. L’objectif de cet enseignement est de permettre aux étudiants de comprendre l’architecture par l’expérimentation et la manipulation de la matière . Il s’agit d’apprendre par la pratique, par le « faire » et de se concentrer sur le réel, le matériau, afin de comprendre ce qu’il rend possible, à partir de la manipulation, de l’assemblage constructif et de l’expérimentation de la matière.

DE 6 Matière et Expérience : Filière géo-sourcée - J. Pimas, V. Baumann
Enseignant(s) : Justyna Morawska,Jordi Pimas Megias,Vincent Baumann
- Année : 4
- Semestre : 7
- Affilié à un groupe : non
Objectifs pédagogiques
Contenu
La rareté des ressources
La transition écologique, par la sobriété dans l’usage des ressources naturelles, entend redéfinir un rapport d’équilibre durable entre activités humaines et environnement. Si la place de l’énergie et du changement climatique est déterminante pour les activités humaines, les efforts de décarbonation ou d’atténuation du changement climatique ne sauraient constituer seuls une politique de transition écologique. Elle doit, à la fois, répondre aux enjeux d’atténuation du changement climatique, de la perte accélérée de biodiversité et de la multiplication des risques sanitaires environnementaux, mais aussi de la rareté des ressources.
Le secteur de la construction est aujourd’hui profondément questionné puisqu’il représente près d’un quart des émissions nationales de gaz à effet de serre. Cette situation impose une réflexion renouvelée sur les matériaux mobilisés, leurs cycles de vie, leurs conditions d’extraction, leurs transformations, leurs transports, leur mise en œuvre et leur capacité à être réemployés.
La question de la matière dépasse ainsi largement le seul bilan carbone. Elle interroge les territoires de production, les filières industrielles et artisanales, les savoir-faire, les ressources locales, les temporalités de transformation ainsi que les cultures constructives qui leur sont associées. Comprendre un matériau, c’est comprendre l’ensemble du système technique, économique, social et culturel qui permet son existence.
La matière comme point de départ
Le premier atelier du domaine d’étude, le S7, permet à l’étudiant d’approcher l’architecture introduisant le biais matériel comme une donnée forte de projet pour la première fois dans son cursus. Il se focalise chaque semestre sur une ressource spécifique afin d’en comprendre ses logiques de fabrication, filières et les acteurs de la transformation, de savoir-faire, les modalités d’assemblage et de mise en œuvre.
Après une première année consacrée à la terre crue, ce nouveau cycle pédagogique propose d’explorer la pierre comme matière de projet.
Ce choix s’inscrit naturellement dans la continuité des recherches développées au sein du domaine d’étude. Si la terre permettait d’interroger les questions de transformation minimale de la matière, la pierre ouvre désormais un nouveau champ de réflexion autour de la gravité, de la permanence, de la structure, de la géométrie, de l’assemblage et des ressources minérales.
Ce semestre, nous considérerons donc la pierre simultanément comme ressource géologique, matière constructive, filière économique, héritage culturel et outil contemporain de conception.
Il sera porté une attention particulière à la compréhension du comportement des matières travaillées (leurs qualités, leurs limites), mais également à la capacité des étudiants à détourner les éventuelles solutions prêtes à l’emploi au profit de la fabrication d’une architecture expérientielle.
« Chaque œuvre réussie redonne donc au matériau qu’elle a employé la fraîcheur de la nouveauté. Le secret de la composition réside dans ce pouvoir de transformer le matériau dans le sens d’une adéquation croissante »
Teodor Adorno, 1982.
Exploiter la pierre
La pierre accompagne l’histoire de l’architecture depuis plusieurs millénaires. Présente sous des formes extrêmement diverses selon les territoires, elle constitue une ressource locale dont les qualités varient selon les contextes géologiques, les modes d’extraction, les techniques de taille et les cultures constructives.
Aujourd’hui, la redécouverte des filières pierre répond à plusieurs enjeux contemporains.
La réduction des émissions liées aux matériaux de construction invite à réinterroger les matériaux massifs faiblement transformés. La pierre extraite localement nécessite peu de transformation industrielle, possède une très grande durée de vie, peut être démontée, réemployée et recyclée, tout en développant des qualités structurelles et climatiques remarquables.
Elle présente une forte inertie thermique, une excellente résistance mécanique en compression, une grande pérennité et une capacité à construire des architectures réversibles dont les composants peuvent être transmis d’un bâtiment à l’autre.
Mais la pierre n’est pas seulement un matériau performant. Elle possède une épaisseur culturelle qui participe pleinement de la fabrication des paysages, des villes et des architectures. Chaque carrière produit une matière singulière, porteuse d’une géographie, d’un vocabulaire constructif et d’un imaginaire propre.
Nous interrogerons donc la pierre depuis son extraction jusqu’à sa mise en œuvre dans le projet architectural. Les dimensions géologiques, techniques, environnementales, économiques, historiques et culturelles seront abordées comme autant de paramètres capables de nourrir le projet.
« Quand vous pensez à la brique, vous lui demandez : “Que veux-tu brique ?” Et la brique répond : “J’aime l’arc.” Et si tu dis à la brique : “Écoute, les arches sont chères, et je peux utiliser un linteau en béton sur une baie. Que penses-tu de cela, brique ?” Et la brique dit : “J’aime l’arc.” Et c’est important, voyez-vous, que vous honoriez le matériau que vous utilisez […] Vous ne pouvez le faire que si vous honorez la brique et que vous la glorifiez plutôt que ne pas lui rendre ce qui lui est dû »6
Louis I. Kahn
L’approche par la pierre sera également l’occasion de développer une pensée multiscalaire du projet architectural. Du territoire à la carrière, de la géométrie du bloc jusqu’au détail d’assemblage, les choix constructifs, structurels, paysagers et programmatiques interagissent tout au long du processus de conception. Cette dimension profondément itérative conduit les étudiants à considérer la matière non comme une conséquence du projet mais comme l’un de ses principaux moteurs. Nous interrogerons donc le caractère territorial de la matière par le biais d’une pensée constructive.
Hybridations
Malgré les qualités évoquées précédemment de la pierre, l’hybridation avec d’autres matériaux se justifie aussi par ses limites : poids important, faible résistance à la traction, faible capacité isolante lorsqu’elle est utilisée seule, contraintes liées au transport ou encore dépendance aux caractéristiques géologiques des gisements.…
Ces limites invitent naturellement à penser les complémentarités entre matériaux.
Dans la continuité des recherches engagées sur les cultures constructives, ce semestre propose d’explorer les potentialités offertes par l’association de la pierre avec d’autres ressources : bois, terre crue, béton bas carbone, métal, fibres végétales ou matériaux issus du réemploi.
Ces hybridations seront abordées comme des situations d’enrichissement mutuel, permettant de dépasser une lecture simpliste de la matière pour embrasser la complexité de la pensée constructive. Il s’agira d’enquêter sur les complémentarités possibles entre matériaux – en termes de portance, d’hygrométrie, d’inertie, de temporalité – et d’en expérimenter les conditions d’assemblage, dans une logique à la fois physique, poétique et culturelle.
Ce travail sur les hybridations permettra aux étudiants de questionner les articulations entre savoirs vernaculaires et dispositifs contemporains, entre techniques artisanales et processus industriels, entre matière brute et transformation. Loin de céder à une logique d’assemblage décoratif, il s’agira de construire une grammaire constructive fondée sur le dialogue entre matières, leurs comportements différenciés, leurs contraintes respectives et leur potentiel narratif. Cette approche vise à outiller les étudiants pour penser et fabriquer des systèmes constructifs complexes, adaptables, et attentifs aux ressources du contexte, aux usages et aux imaginaires qu’ils mobilisent.
Le travail du studio s’articule en plusieurs temps qui combinent des séances de critique de projet en groupe, individuel, travaux d’analyse de projets, cours magistraux. L’objectif de cet enseignement est de permettre aux étudiants de comprendre l’architecture par l’expérimentation et la manipulation de la matière . Il s’agit d’apprendre par la pratique, par le « faire » et de se concentrer sur le réel, le matériau, afin de comprendre ce qu’il rend possible, à partir de la manipulation, de l’assemblage constructif et de l’expérimentation de la matière.
La méthodologie du studio est organisée autour de différentes temporalités.
Travaux
Le semestre s’organisera en plusieurs grandes étapes, chacune guidée par une démarche méthodique et une réflexion critique.
Temps 1 : Récit stratégique
Les étudiants commenceront par une lecture sensible du territoire francilien, mettant en lumière les dynamiques naturelles, sociales et économiques qui façonnent le contexte local. Cette analyse sera enrichie par une exploration approfondie de la filières terre, de son extraction à sa mise en œuvre, en passant par les savoir-faire artisanaux et les processus industriels, ainsi que par l’élaboration d’un atlas de bâtiments mobilisant la ressource terre et travaillant avec l’eau.
À partir de ces observations, ils élaboreront une stratégie de transformation territoriale, traduisant des principes d’intervention capables de s’articuler à toutes les échelles. Il s’agira d’imaginer des trajectoires de mutation progressive, respectueuses des ressources disponibles et des spécificités locales, tout en proposant des réponses aux défis contemporains. Le choix d’un site et d’un programme sera concerté avec l’ensemble du groupe d’étudiants.
Temps 2 : Conception urbaine et architecturale
Forts de leur stratégie, les étudiants passeront à la conception d’un projet à double échelle. À l’échelle urbaine, ils définiront un périmètre d’intervention et une organisation spatiale en dialogue avec le territoire. À l’échelle architecturale, ils travailleront sur des interventions spécifiques où la terre sera le matériau central, tant pour sa performance environnementale que pour sa richesse esthétique et culturelle.
Ces projets ne devront pas se limiter à des propositions techniques. Ils devront s’inscrire dans un récit argumenté, nourri par une compréhension fine des enjeux sociaux, culturels et environnementaux propres au site. Chaque choix spatial, programmatique ou constructif devra refléter une intention claire et cohérente, contribuant à une vision globale du projet.
Le défi du semestre réside dans cette capacité à croiser les échelles de pensée, à articuler les dimensions territoriales, urbaines et architecturales, et à proposer des transformations concrètes qui honorent autant la matière que le territoire. Les différentes propositions seront axées sur des propositions hybrides se focalisant sur la conception des espaces publics de la ville.
Temps 3 : Archétype constructif
Dans un troisième temps, les étudiants seront amenés à définir des archétypes constructifs comme principes structurants du projet architectural et urbain. Il ne s’agit plus de produire des prototypes au sens expérimental autonome, mais de capitaliser sur les expérimentations matérielles et constructives réalisées au S7 pour interroger les formes architecturales possibles en lien avec la stratégie territoriale développée précédemment.
L’archétype est ici entendu comme une forme constructive élémentaire, située à l’interface entre espace public, sol, eau et architecture, capable de traduire de manière lisible les intentions du projet. Ces archétypes constituent des invariants spatiaux et constructifs, à partir desquels peuvent se décliner des situations multiples, adaptées aux contextes locaux, aux usages et aux dynamiques territoriales.
À travers des maquettes de travail à des échelles comprises entre le 1/5ᵉ et le 1/20ᵉ, les étudiants exploreront la relation entre la terre, le sol et l’espace public, en portant une attention particulière aux conditions de mise en œuvre, aux assemblages, aux épaisseurs, aux contacts avec l’eau et aux dispositifs de transition entre milieux artificialisés et renaturés. Ces maquettes ne visent pas une démonstration technique exhaustive, mais une clarification du principe architectural, permettant d’articuler matière, forme et usage.
Ce travail sur les archétypes permet de déplacer la question constructive vers celle de la figure architecturale, en interrogeant comment un système constructif en terre peut générer des formes urbaines, des espaces publics et des architectures capables d’accompagner la transformation des territoires. Il s’agit ainsi de passer d’une logique d’expérimentation matérielle à une logique de formalisation architecturale, où la matière devient un levier de projet et non une fin en soi.
Chaque archétype fera l’objet d’un travail de dessin et de représentation précis, explicitant les principes constructifs mobilisés, leurs limites et leurs potentialités, afin de constituer un socle commun à partir duquel le projet architectural du semestre pourra se développer de manière cohérente et argumentée.
Temps 4 : Projet
Le projet apparait comme une synthèse de l’entrelacement des échelles de pensée, du territoire au détail architectural. Il s’appuie sur l’expérimentation constructive des phases précédents. Sans être une simple addition des différentes étapes de travail, cherche à produire une résolution formelle capable de mobiliser les différents partis-pris architecturaux engagés.
Chaque projet devra faire l’objet d’une méthodologie singulière où la transdisciplinarité devient un outil de fabrication du lien fondamental de « l’Homme » à son Territoire de demain. L’étudiant devra se projeter dans un « récit de projet » capable de justifier la cohérence de la démarche.
Vers un positionnement critique et innovant
L’objectif final de ce semestre est d’amener les étudiants à formuler un positionnement personnel et critique sur les processus de transformation du territoire. Il s’agira de concevoir des projets qui ne soient pas de simples réponses techniques, mais qui incarnent une vision, une réflexion sur le rôle de l’architecture dans la transition écologique et dans la réinvention de nos rapports à la matière et au territoire.
« Le projet urbain consiste à, partir de la géographie d’une ville donnée, avec ses exigences et ses potentialités, puis à y introduire, par le biais de l’architecture, des éléments de langage capables de donner forme au site ».
Manuel de Solà-Morales « La seconde histoire du projet urbain »

