La chute de l’Empire Romain d’Occident, au Ve siècle, a indéniablement constitué un événement traumatique pour les citoyennes et citoyens qui l’ont vécu. Pour surmonter leur détresse intense, on dit que ces hommes et ces femmes auraient instinctivement eu le besoin commun de se regrouper, en famille, entre ami-es, avec des inconnu-es, dans des lieux abandonnés et d’y chanter, d’y prier, d’y parler. Ensemble, il fallait faire corps. À ces lieux de reconstruction collective de soi et de l’autre, on a donné le nom d’oratorium.
Le 10 juin 1935, Bob Smith boit le denier verre d’alcool du reste de sa vie. C’est la date à laquelle, avec Bill Wilson et d’autres anciens membres des groupes d’Oxford, il fonde l’association des Alcooliques Anonymes ; constatant l’impuissance des pratiques médicales et analytiques pour combattre les comportements addictifs, les AA s’appuient sur un protocole d’une simplicité désarmante : la parole et l’écoute collective. Chacune et chacun parle, chacune et chacun écoute ; tout le monde peut participer. À nouveau, face à la détresse, faire corps, ensemble.
Quinze siècles séparent ces deux expériences collectives ; elles supposent et réalisent pourtant la même vérité : je suis capable de parler à un-e autre, cet-te autre est capable de m’écouter. Autrement dit, il s’agit d’abord de reconnaitre notre appartenance à une même communauté sensible ; et cette reconnaissance fonde notre puissance d’agir. Pour faire face à la catastrophe, il faut d’abord la constater ensemble, pour ensuite construire, ensemble, là encore, les pensées, les discours ou les gestes qui pourront, peut-être, nous en préserver.
C’est une expérience de cet ordre que propose notre enseignement 'Architectes Anonymes'. Car crise il y a, aujourd’hui, dans le domaine de l’architecture comme dans tant d’autres. On dira que si son constat est très largement partagé, personne ne s’accorde pour autant sur la désignation des causes de cette crise, ni sur l’élaboration de moyens de nous en sortir. Nous répondrons : peu importe. Car notre affaire n’est pas de gloser sur des problèmes ni de trouver des solutions, mais plus prosaïquement, de retrouver une capacité et un désir d’action (ce qui, après tout, est peut-être bien la même chose). C’est à ça que doivent servir les ENSA : développer une puissance d’agir pour et par l’architecture ; et, comme on l’a vu à travers les exemples des oratorium et des Alcooliques Anonymes, cette puissance ne peut s’établir que sur une assemblée humaine constituée, qui reconnaît par-là son égalité fondamentale.


